06 mai 2013 ~ 0 Commentaire

La génération qu’on n’attend pas

Trois petits bouts de femmes. Des petits bouts de femmes dont la pudeur est aussi importante que le soleil ne l’était au temps d’un Louis XIV. Cheveux couverts, elles arpentent la vie d’un œil nouveau et singulier ; un œil que la France a encore du mal à voir.

Trois femmes en turbans

Soumaya, Saida et Nouha ont entre 19 et 25 ans et après ce qu’elle appelle « un cheminement spirituel », chacune à son rythme, elles ont décidé de se voiler. Dans l’imaginaire collectif, la femme voilée est une femme cachée et assujettie dont le niveau d’étude est encore limité ; des « femmes en turban » entend-on parfois vulgairement. L’expression reste fourre-tout et maladroite. L’imaginaire collectif est parfois relayé par les instances juridiques. La loi du 15 mars 2004 votée par le gouvernement Jospin interdit le port de tout signe ostentatoire – le voile compris – dans les espaces d’enseignements publics. La loi donne le ton, le voile n’est pas le bienvenue. La décision est une avancée pour la femme selon les associations féministes, un recul et une erreur de jugement selon les principales intéressées.

Ce que nous ignorons encore, c’est qu’aujourd’hui, les « femmes en turban », s’imposent. Les « femmes en turban » étudient le droit, la finance, elles entrent dans les grandes écoles, et ont des ambitions.

Soumaya étudie les Lettres Etrangères Appliquées Anglais Espagnol à l’université parisienne de La Sorbonne. Saida, est doctorante en histoire médiéval et polyglotte de sept langues. Enfin, Nouha, est étudiante à l’Institut Politique de Paris en master de finance et stratégie.

De la banlieue de Trappes ou de l’agglomération parisienne de Seine Saint Denis, nos trois jeunes banlieusardes ont gravit les marches d’un ascenseur social bien en panne pour parfaire à des études intellectuelles.  Partout, on salue la présence de filles et fils d’ouvrier dans les hautes sphères de la société française. Mais force est de constater qu’on se refuse à les accepter cheveux couverts au nom d’une certaine lecture de la laïcité.  Actuellement en stage, Nouha s’est présentée sans son voile lors de l’entretien, et au sein de l’entreprise elle ne le porte pas non plus; drapée d’un voile, elle craint d’être  mise de côté.  D’après elle, c’est toute une personnalité qui est écartée « je suis comme ça » explique celle qui refuse de devoir constamment se justifier.

Richard Descoings, l’ancien et défunt président de Science Po Paris se félicitait de la diversité au sein de son école. Nouha se rappelle d’un homme ouvert qui avait salué sa présence et celui de son voile. Celui qui ne s’excusait pas d’être politiquement de gauche reste une exception au sein de la société française, où on converse du voile principalement comme le chante Jeanne Cherhal dans sa chanson « Le tissu ».

Jeune fille voilée recherche poste à responsabilité

Trois petites étudiantes et puis s’en vont ; ou plutôt s’en iront, sur le marché du travail, des ambitions plein la tête et de l’innovation débordante. Mais comment arpenter sa vie professionnelle quand on devine d’avance le refus et l’hostilité de l’entité publique et parfois même privée ? Partir, dans un autre pays moins contraignant, elles y ont toutes pensé. Au regard de Soumaya, l’avenir est encore trop sombre « plus le temps passe et plus j’ai envie de tenter ma chance ailleurs: Royaume-Unis, Espagne, Moyen orient. […] La France, sa rigidité, fait fuir des gens, qui sûrement auraient pu participer à son rayonnement économique, politique et culturel » Aller à l’étranger serait tellement plus simple, mais aux yeux de Saida la doctorante, la solution serait un peu trop simple, elle continue en articulant ces paroles  « on aime notre pays et c’est pour cela qu’on reste ». Quant à l’étudiante de la rue Saint Guillaume, du haut de son expérience internationale, elle confie « la France me vend pas du rêve, elle laisse peu de place à la créativité et j’ai peur de passer à côté de plein de choses». Saida ajoute « faire des études, et ne pouvoir utiliser le potentiel acquis, c’est désolant…. on a l’impression d’être incomprises» Désolant pour la femme en question autant que pour la France qui perd des cerveaux parfois au détriment de l’Angleterre ou du Canada.

Il faut dire que la France fait exception au sein de pays plutôt indulgents, des pays nordiques aux pays anglo-saxons,  la tenue vestimentaire ne fait pas obstacle quant à l’obtention d’un poste fusse-t-il à responsabilité. En France la tolérance s’arrête aux centres d’appels. Ici, le travail est précaire, et la femme est cachée derrière son téléphone, peu importe qu’ « un rideau soit tiré sur ses cheveux ». Plus loin, nos trois enturbannées rêvent d’un  « vrai emploi mêlant épanouissement et  responsabilité » résume Soumaya. Saida, déjà diplômée, se résout à travailler dans une enseigne privée regrettant le public.

Quelle évolution pour demain ?

L’optimisme est la feuille de route. Saida, la doctorante confie être persuadée que « la nouvelle génération de femmes s’assume entièrement et sans complexe, elles sont très actives dans leur pays. Elles veulent participer à la société et pas seulement dans le domaine privé. »  Soumaya, l’étudiante du quartier latin, se plait dans l’enseigne universitaire et loue l’environnement qui y règne « l’université est un lieu magique, une fille voilée peut côtoyer une autre en short sur un banc d’amphi, c’est magnifique. C’est un lieu où le terme « égalité » prend tout son sens, on est, avant tout, jugé par nos connaissances, la qualité de notre analyse, notre esprit critique. ». Elle nous confie le contact qu’elle tient avec ses professeurs « Ils finissent par se rendre compte que je suis une élève comme toutes les autres, active, qui participe et qui a envie de réussir ». Saida ajoute « il faut se battre pour faire changer les choses et le gouvernement doit faire avec nous, pas sans nous ».

Travailler tout en étant voilée n’est pas non plus chose impossible. Aux yeux de Nouha, la loi juridique est moins sévère que ce qu’elle appelle « la loi des gens », autrement dit le port du voile,  avec les préjugés qu’il véhicule. « La loi des gens » dont parle Nouha entrainent « ces gens » à voir un asservissement, une absence de liberté, mais chacun pourrait choisir de voir une Marianne dont les cheveux sont un peu mieux rangés sous le bonnet phrygien. Et si plus sérieusement on se décidait à voir une étudiante dont l’ambition est de rejoindre les hautes sphères de la société ?

En 2011, Saïdia, une jeune trentenaire, est arrivée première au concours de la fonction publique. Conformément à ce qui était prévu, la  lauréate se voit le droit de travailler pour un  préfet parisien avec toutes ses compétences, son expérience,  son dynamisme et … son voile.

Les lignes bougent doucement,  délicatement mais les lignes bougent. Les jeunes filles bougent. Comme tout le monde elles veulent leur part du gâteau économique.  Si on refuse à voir le libre choix, on sera forcé de voir les diplômes, d’entendre les voix se lever, d’écouter celles qu’on entend si peu dans les médias. Enturbannées et hautement éduquées, elles n’ont pas dit leurs derniers mots. Une génération est née, probablement une génération qu’on n’attend pas.

Affaire à suivre.

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